Béatrice Libert

poésie, roman, récit, nouvelle, essai,
récital, peinture, collage...

Contribution à la lecture de "L’instant oblique"

L’oreille du Loup, Paris, 2009
Par Francis Tremblay, sémioticien québécois.

D’entrée de jeu, le corps du texte de Béatrice Libert inscrit son geste créatif dans un devenir destiné au regard qui glisse à sa surface sans en perdre la trace porteuse de sens fort éloignés des formules creuses et éthérées. L’objet est vivant. Il est ouvert à la liberté de l’observer du coin de l’œil tout autant que de pouvoir s’inscrire dans ce qu’il donne à lire, à inventer et à recréer.

Un manque se dessine. C’est l’image d’une absence, d’une anomalie de l’être : une certitude de mort. L’exorcisme ne se transforme pas en un stérile exercice. Une faute a été commise. L’écriture poétique saura-t-elle raccommoder l’échancrure? De la marge, c’est ce qu’on lit : un appel à franchir l’interdit des destructeurs de vie. Des pistes sont ouvertes en soi et sur le sol. Leurs effluves sont meurtris. Le choix de leur tendre l’oreille est envisagé sous le bruissement des écrans de glace et de feu. La falsification a eu lieu. L’opaque semble avoir triomphé. L’extermination pour tous vocifère ses sortilèges démocratiques. L’ennemi est là où l’on doit le combattre : de l’intérieur.

Comment trouver les mots pour réactiver la flamme, pour réactiver ce qu’on s’imaginait être perdu ? La vision n’a plus à s’obscurcir dans les horizons maintenus à la verticale. La quête de défier la raison des plus forts s’incarne dans l’horizontal et ses spirales qui parfois traversent l’espace des rêves. Les impuissances d’hier n’ont plus préséance. Le désir d’un cheminement émancipateur des idées d’apparence inextinguible s’inscrit sans détours : "marcher comme on écrit là où tout s’ensemence". Aux lampes qui clignotent dans les déserts viennent se joindre les fantômes de la paix qui savent mordre les entreprises mortifères.

Le retour aux voix de l’enfance s’accompagne d’une redécouverte du verbe qui pousse l’avoir dans l’abîme des yeux crevés. Derrière les paupières, il reste tellement à voir. L’intemporel ne restera pas muet. L’imperceptible ne retiendra plus ses secrets. Au sang de la vigne s’agglutine celui de la ligne. Même coupée ou hachurée dans ses paumes orientées vers le ciel, des signes tantôt indicibles s’agitent et s’animent. Le livre redevient présence entre nos mains. Nous ne sommes plus seuls.

Du sel remonte les savoirs et leurs saveurs. L’eau qui coule n’a pas pour rôle de noyer les foules. Le temps glisse. Qui l’a encanaillé dans les arcannes livrées aux oublis martelés par les horloges? L’émancipation va pourtant à contre courant : "J’écris avec ce qui nourrit la voie où se perd le pas de toute absence". L’imposition des ordres qui établissent la vérité ne provient plus des cadres limitatifs de la cruauté des maîtres à ne pas penser. Lorsque l’ancestrale figure de la poétesse s’estompe et que le recueil se referme, un message perdure au-delà des hésitations et des incertitudes : "Tu marches et c’est ton pas qui donne sens à la route".

Il nous reste combien de corps à retrouver et à réanimer ?

© Francis Tremblay, décembre 2009.




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