Béatrice Libert

poésie, roman, récit, nouvelle, essai,
récital, peinture, collage...

Lecture de Cécile Oumhani

Écrivaine et professeur de lettres

Nous avançons d’une rive à l’autre de chaque jour, tiraillés entre la blancheur de la page et le poème, entre l’aube et la nuit.

Béatrice Libert écrit en cette ligne de partage où les mots se tracent, juste en deçà de la vague, épris des lueurs irisées qui se déposent parfois un instant sur le sable. "Je ne suis morte / qu’en apparence / Vos yeux me / transpercent encore."

Par-delà les routes où l’âme se perd, érodée par la gangrène des heures, la poète est ce "rameur sans rivage" en quête de ce plus loin dont nous rêvons et qui est le cristal de notre désir.

Elle nous rappelle les contrées de flamme où se consume le poème, alors que la vie s’acharne à nous en exiler toujours davantage. Et sa voix s’élève avec une fermeté trempée de passion pour refuser masques et éteignoirs. "Il n’y aura pas de nuit, ce soir. / Le jour en moi se porte bien."

Coutumière des espaces qui s’ouvrent à l’envers des êtres et des choses, elle dit ses subtiles attaches avec ceux qui l’habitent dans leur ferveur muette : "Je partage le jardin / avec l’iris, la rose, l’érable (...)/ Nous nous entendons bien (...) / Nous portons fièrement / un pollen invisible / qui nous défend des barbaries."

Car le quotidien inflige une violence constante à ce qui bat au cœur de nous-mêmes et de la vie. Le salut possible, nous devons le chercher en ce secret niché au-delà des mots et qui sans cesse se dérobe. Il est ce lieu que la poète couve de ses paumes, patiente veilleuse en mémoire de temps de fulgurance. "Exclamations de forêts et d’étoiles. / Chevauchées de lumières / où je suis ce petit point qui hésite / entre rire ou pleurer."

Car le poème tressaille, éperdu de ce qui éclaire et illumine. Il court au fil des pages, affranchi de ce qui est passage, pour rejoindre ce qui demeure en toute éternité, là-bas, au-delà de nos heures. Nous y avançons, doublés de ce que nous fûmes et qui n’a jamais tout à fait cessé d’être.

Passante, "elle songe à l’enfant qu’elle fut, / à la fillette qui la traverse encore, parfois, / à la poursuite d’une joie ou d’une fée."

Suivre le poème, c’est ici marcher sur des pas qui nous ouvrent les voies de l’être au monde et continuer d’espérer par-delà ce passage où : "Nous sommes lourds / comme est lourd le silence / que nous traversons"

Présence vibrante à ce qui peut être comme à ce qui est, la poète connaît ces aridités qui attisent faim et soif et orfèvre du désir, elle étanche de neige l’espace du poème, là où la pureté du froid épouse la brûlure.

Épouse de la rareté des seuils, elle affirme en même temps sa filiation avec le monde, dans l’amour et la ferveur. "Je fus ta Maison, mon fils. Je demeure ton chemin. Clarté où tu viens boire, où la nuit est sans âge et le jour sans regret."

Avec ce qui rappelle ici Khalil Gibran, le poème chez Béatrice Libert est une parole qui accompagne. Il éclaire dans la beauté mais aussi par le sens qu’il dessine à ceux qui le suivront. La soif de ce qui attend plus loin derrière les choses n’est jamais chez elle négation de ce qui est. Il suffit de lire "Le passant fabuleux", recueil né de la rencontre avec la peinture de Picasso, pour goûter les accents d’un dialogue qui est fête du/des sens.

Il s’agit donc d’être au monde dans une plénitude qui est à la fois présence et dépassement, refus de l’évitement mais aussi bonheur de ce qui reste toujours à atteindre.

Cécile Oumhani

Comment êtes-vous entrée en poésie ? J'ai lu à plusieurs reprises que votre rencontre avec Eluard à l’âge de seize ans avait été déterminante. Quels autres poètes ont compté pour vous ?

Béatrice Libert

Dans mon adolescence, alors qu’une certaine poésie française sombrait dans l’hermétisme, j'écoutais Brel, Brassens, Barbara, Beaucarne, Ferré, Ferrat, etc. De la poésie pure qui m'a beaucoup marquée, ensemencée, puis vinrent tous les poètes de Villon à Éluard, grâce à notre professeur de lettres. Je lisais aussi les classiques et les grands prosateurs modernes.

À 27 ans, un choc : j'ai découvert Pierre Emmanuel et sa trilogie, "Una", "Duel" et "L'autre", qui m'a impressionnée. J’y reviens de temps à autre. Puis Norge, Marcel Thiry, Baudelaire, évidemment, plus que Rimbaud que j'aime aussi beaucoup.

Ensuite, il y eut la découverte de l'anthologie de Jeanine Moulin, ma mère spirituelle, intitulée "Huit siècles de poésie féminine". Cette bible a mis le feu aux poudres : une révélation qui m'a donné confiance. À cette époque, j'avais 17-18 ans, je suivais les cours de déclamation et de théâtre, j'avais monté une troupe et nous jouions dans la folie de l'adolescence.

J’appartiens à la tradition de la poésie orale, même si ma poésie est très écrite. C'est pourquoi je donne régulièrement des récitals. J’ai toujours aimé dire des poèmes. Aujourd’hui, je me penche volontiers sur la poésie des femmes, trop peu valorisée à mon sens. Puis je me suis spécialisée dans l’œuvre du poète et romancier Jean Joubert auquel j’ai consacré un essai qui vient de sortir aux éditions de L’Arbre à paroles.

Ses écrits me touchent au plus profond. Cela dit, je lis abondamment de la poésie, tous les jours, et je ne peux négliger, parmi les influences du début, la poésie chinoise ou japonaise que j’empruntais à la bibliothèque de mon village. Tout fait farine au bon moulin, n’est-ce pas.

Cécile Oumhani

Vous dites avoir marché "sur les traces de Picasso" dans "Le Passant fabuleux". On sent dans ce recueil toute la sensualité de cette rencontre avec la peinture. Comment marche-t-on sur les traces d'un peintre avec les mots ?

Béatrice Libert

Marcher sur les traces de Picasso, cela s'est fait petit à petit, imperceptiblement au début. Surtout on ne se dit pas je vais marcher sur les traces de Picasso, sinon on est paralysé. C'est un coup de foudre qui a joué, et j'ai progressé, totalement aveugle à mon ambitieux projet.

Celui-ci s'est dessiné après bien des pages lorsque j'ai constaté que j'avais réuni une certaine matière. Je ne voyais alors plus qu'une seule chose; découvrir, pour de vrai, des tableaux du maître et me laisser pénétrer comme dans l'amour. J'étais totalement fascinée.

Cécile Oumhani

Vous animez de nombreux ateliers d'écriture et aimez donc rencontrer tous ceux qui voudraient écrire de la poésie. Quels conseils leur donnez-vous ? Tout atelier d’écriture ne devrait-il pas correspondre à une rencontre amoureuse ? Pas avec l’animatrice, bien sûr, mais avec la poésie !

Béatrice Libert

Mes participants me disent languir après l’atelier suivant. C’est déjà formidable ! La formation que je dispense à la maison de la Poésie de Namur se donne une fois par mois.

Comme vous le savez, le désir est consubstantiel au poème; nous voilà déjà dans de bonnes conditions pour qu’émerge la parole poétique. Je place en ouverture une suite de poèmes d’auteurs modernes et contemporains, qui orientent notre réflexion, notre étude. Parfois, quelques consignes de déblocage nous permettent d’entrer dans le vif du sujet sans perdre trop de temps.

Les résultats sont souvent étonnants. Nous avons donné une lecture publique, et les spectateurs ont été enchantés.

Parmi mes souhaits, il y a celui de leur permettre de (re)trouver la parole primitive dont parle Jean Onimus dans "La connaissance poétique", en tout cas de libérer le cerveau droit trop tyrannisé par la pensée rationnelle, cela oui, c’est mon cheval de bataille !

© Béatrice Libert et Cécile Oumhani, octobre 2006












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