Béatrice Libert

poésie, roman, récit, nouvelle, essai,
récital, peinture, collage...

Contribution à la lecture de la poésie de Béatrice Libert

Par Chantal Danjou, écrivaine.

Tu marches
et c'est ton pas qui donne
sens à la route

Tu marches
et c'est la route qui prend
racine en toi
en ton désir d'aller
de ce que tu fus
à ce que tu es

Tu marches
et c'est le pays traversé
qui met des ailes
à ton identité"

C'est par ce poème que Béatrice Libert souhaitait la Bonne Année 2002 à ses amis, ajoutant : que l'an neuf "vous donne des ailes pour porter la lumière toujours plus loin, toujours plus haut !"

Et cette marche vers la lumière - lumière intérieure, s'entend - est bien la quête identitaire d'un poète, connaissance/reconnaissance, sens/rupture de sens, lien/dislocation. Avancée initiatique mais aussi sensitive, pas alerte, buste légèrement penché en avant. La route naît du rythme même de la marche, du poids de ce corps, de l'empreinte qu'il laisse, de l'exercice régulier, peut-être quotidien, de cette marche que double la rêverie.

Et de la poche de cette marcheuse infatigable qu'est Béatrice Libert tombent les mots comme autant de petits cailloux qui, chaque jour, rappellent l'itinéraire de la veille et l'encouragent à poursuivre la route.
"L'aube surgit parfois d'un jet de cailloux", écris-tu dans Être au monde. J'y vois une métaphore de l'écriture, un travail, un jeu - mot voisin de jet - de construction, peut-être de hasard, avec les cailloux qui apparaissent comme des signes primaires d'écriture.

Pour toi, la parole est fondatrice, à l'origine de toutes choses. Elle met en place le monde. Tu appartiens avant tout à une terre de langue. Sensuelle, féconde, langue du désir; dans ta suite érotique Vol à main nue, tu écris : "Tu parles en elle / langue contre langue." À cet égard la plaquette intitulée Lalangue (écrit en un seul mot) du désir et du désarroi est essentielle dans la maturation de ton projet poétique. Écoutons juste un bref extrait de cette plaquette :
"Suis de neige
comme on oublie le feu
un long jour de lessive
dans les grands baquets bleus
"

Notons l'apparente contradiction des termes de neige et de feu, de désir et de désarroi, avec l'allitération surprenante. D'autre part, le lalangue en un seul mot m'a interpellée. J'y ai vu à la fois le lalein grec - parler - et lallation, c'est-à-dire l'émission de sons plus ou moins articulés par l'enfant avant l'acquisition du langage.

Outre le désir, je m'arrêterai à ce désarroi que j'interprète comme la difficulté de la mise en ordre des mots. Je me permets de reprendre ici la dédicace si judicieuse que tu m'avais faite : "cette lalangue qui est notre marais poétique originel". Par cette métaphore du marais tu soulignes la notion de culture - l'exploitation maraîchère du marais - d'ouverture aussi aux éléments neufs - le bassin que peut être aussi le marais, creusé à proximité des côtes pour en extraire le sel. Autant d'interprétations s'appliquant bien sûr au langage. Pour Lacan que tu cites, c'est par la parole que l'être humain accède à la dialectique de l'intersubjectivité, régie par le désir de l'Autre.

Sur la 4ème de couverture de "L'Heure Blanche", recueil paru en 1999 aux Éditions Encres Vives, Jean Joubert reprenait le thème essentiel de ton travail : "la jubilation presque païenne" qu'éveillent en toi "les humbles présences de la vie quotidienne", reprenant ta propre expression de "Grande carnassière de l'immédiat".

Alors, Béatrice, comme j'aime à traquer "sous" le poète l'être, l'être humble, l'être nu ou plus exactement mis à nu et qu'à mon avis seuls de tels dénudation/dénuement permettent une authentique poursuite de l'écriture, j'ai glané dans l'une de tes lettres ces mots célébrant un réel pris sur le vif : "il faut s'accrocher aux choses quotidiennes, acheter des fleurs et composer de beaux montages floraux : c'est bon pour le moral." Et pourtant, à la même époque, qu'avouais-tu en première page de "L'Heure Blanche" ? "Mes pas me portent vers moi-même et vers le centre de l'univers que je n'atteins jamais par manque de dénuement de silence ou d'ivresse".

Ce que j'aimerais proposer aujourd'hui ? L'exercice périlleux d'une lecture de tes tout-derniers recueils à la lumière de ce poème courageux.
Où se portent tes pas, où te portent-ils dans "Être au monde", dans "Petit bréviaire amoureux" ? As-tu consenti à une nudité authentique ? As-tu assez abandonné ? C'est ce que tu interroges - me semble-t-il - ce que tu demandes à ton lecteur aussi.
Le fait que ces deux recueils – "Être au monde" et "Petit bréviaire amoureux" - tout en accueillant des inédits, reprennent des recueils antérieurs ne relève pas d'une démarche anodine ni facile. Était-ce, Béatrice, la volonté d'une rétrospective, d'un bilan, avant d'aborder un nouveau virage dans ta route de poète ? Était-ce dans l'espoir de rassembler dans une sorte d'unité de temps et de lieu ces fragments d'identité qui constituent tout être ? N'as-tu pas craint qu'un lecteur puisse y voir une justification précoce de ton itinéraire d'écrivain, voire un choix à visée promotionnelle ?

"Les mots dessinent le corps / Les lèvres en font le tour" Étrangement ou pas, c'est l'image du tour du potier qui me vient à l'esprit. Dans l'exercice amoureux comme dans la pratique poétique, l'un l'autre s'influençant, il y a les notions de modelage, d'élagage, de dénudation, qui donnent à voir les formes en train de naître, les épousailles qui se constituent, sorte d'invention consentie à l'amour, à l'écriture. Se posant les lèvres suggèrent le corps, le font vibrer, le nomment et le disant le font advenir.
Plusieurs textes reprennent l'image du travail du potier. "Dans nos paumes d'argile bien à l'abri de notre unicité", écris-tu dans le poème intitulé "Exil". Effet Pygmalion encore dans un autre texte - "Fontaine" - "enveloppée de nuit et de salive / Fontaine femelle sculptée par l'amant".

Ce n'est sans doute pas par hasard que chacun de ces vers clôture le poème, renforçant ainsi l'impression sur ton lecteur. Il s'agit, me semble-t-il, d'un travail qui privilégie les attitudes, sorte d'instantané sur une silhouette, sur une ombre.

Les verbes utilisés sont pour la plupart des verbes de peu de mouvement. Ainsi : "Debout à la fenêtre légèrement fardée par le jour naissant elle se penche vers toi". Ton regard, Béatrice, est un regard qui surprend, qui dérobe, qui caresse, presque un regard de voyeuse.

La nudité est un travail dans l'immobile, initiant un voyage intérieur, une descente dans l'imaginaire, presque dans le hors-vie, consentant à la petite mort. Ainsi peux-tu écrire : "Tu as surgi de l'immobile", prolongé par - je te cite encore - "Tu rêves dans l'outre-corps", "Voyager en nous pacifie nos doutes". Travail dans l'immobile, ai-je dit, je pourrais ajouter dans la veille - une veille patiente - et la lenteur.

L'éternité, ou du moins le sentiment que l'on en a, naît d'actes longs, patients, inscrits dans la durée et la chaleur. L'éternité prend dans une matière, sensuelle, caressante, s'entretient dans un monde clos - "moisson/fenil/mains" - presque un huis-clos. L'impression de lenteur - "laisser infuser/dormir/rester" - est telle que ce sont les verbes, c'est-à-dire les mots, les choses nommées, renouant en cela avec la tradition biblique du verbe fait chair, qui font advenir, qui donnent trace et mesure, qui délient et suspendent le temps.

J'ai envie de dire que chez toi, Béatrice, tout est dans la sensation car c'est de ce qui est touché, palpé, modelé puis articulé, proféré que s'élabore le poème. C'est peut-être pour cette raison que les mots que tu choisis juxtaposent souvent des extrêmes dans la sensation; à titre d'exemple, je citerais "sourciers/brasiers" ou "acier/amande" ou encore "source/rocher", "obscur/lumière",...

Cette palette variée des sensations est là pour signifier que tout s'effectue dans la nuance, jusqu'à la plus imperceptible nuance, jusqu'au moindre souffle. L'éternité que tu entrevois ne fige pas; elle poursuit ce qui est commencé comme le songe, chez l'homme apparemment endormi, révèle, éclaire, apprend le sens caché des choses. Elle inscrit l'histoire dans les lignes, les rides et les entailles du corps.

"Nous voici vieux d'un long matin sans âge / qui court à la fontaine bien plus vite que nous / Et notre pas s'alentit et nous rentrons en nous / à tâtons solitaires désorientés".

De quelle fragilité aussi est faite cette éternité ! L'être est plutôt pressenti que vécu, comme s'il était en suspens : "mais un pollen sur nos ailes invisibles appelle à la douceur." Il serait plus juste de parler, comme tu le fais judicieusement, d'"éternité provisoire".

Toujours chez toi, Béatrice, ce mouvement de l'intime à l'universel, de l'instant à l'éternité. Un travail sur le rythme le favorise. D'abord, dans la répétition de certains mots qui scandent le poème. C'est la cas de "matin", repris parfois par "aube" dans le texte qui initie "Être au monde."

Ainsi lisons-nous successivement : "Matin qui nous rapproche de toutes les aurores - matin léger ! - Aube en nous - matin ouvert - Matin sous le vert - des semeurs de matins - ..." Mis en exergue, rehaussé par une expansion du nom - relative, adjectif qualificatif ou complément du nom - ce "matin du monde" est comme déifié. "Il tombe un lait de silence et de fruit. Seule, je suis l'Adam et L'Ève de tous les petits matins à cueillir dans nos paumes."

Quand tu écris : "En sa paume / le vent de l'histoire / tient les hommes debout", n'est-ce pas suggérer un temps à l'intérieur même du temps, moment amoureux, instant de la création, et les amants symboliques ne seraient-ils pas là que pour extraire le présent de deux entités perdues dans le passé ?

Dans l'Avant-Dire, initiant ton "Petit bréviaire amoureux," Marcel Moreau note : "Non seulement ils se font bien l'amour avec les corps, mais ils le font bien aussi avec les mots du corps", poursuivant par : "Il y a un corps verbal dans ce corps charnel." Oui, sensations et mots sont étroitement liés, renforçant la présence du corps. Des expressions étonnantes telles "tu la touches de la voix".

Comme le note Marcel Moreau : "Dans un corps follement ou éperdument épris, donc orgiaque, tout fait l'amour avec tout : l'odorat avec l'ouïe, le goût avec la vue, le toucher avec la brûlure, le sang avec la salive, l'abysse avec l'épiderme, la déraison avec les sentiments et même les impuretés avec la fraîcheur." Le corps est habité par la voix, résonance de cette voix, de ces voix qui se répondent ou se mêlent. Le corps est chant ou cri. Une expression surprenante que tu emploies à cet égard : "polyphonie luxurieuse".

Parfois, il entre dans le silence, les mots se juxtaposent, le texte se désarticule, se désaccorde comme le corps évoqué sans lien, sans articulation entre ses différentes parties : "la main la nuque / le ventre le nombril". Des associations, enfin, permettant un travail sonore signifiant comme lorsque tu écris "le sens du sang", cours, déplacement, signification, justification, tout peut être compris dans ce seul mot de sens.

Tu affectionnes d'ailleurs ces termes à double registre de concret et d'abstrait. En témoigne cet autre passage : "Elle a choisi la nudité / sous l'éloquence d'un long déshabillé", provocation contenue dans cette éloquence, éveil du désir, mais aussi mot, discours de célébration.

Corps charnel et corps textuel, l'un par l'autre s'accomplissant. Écorce, peau, page, aubier, racine, feuillage, une telle diversité de matière intensifie l'importance de l'élagage et de la dénudation. Nue, la femme l'est intimement et spirituellement, en grande complicité avec les éléments, d'une sensualité animale et heureuse, même de façon fugace.

Et la voilà, vêtue/dévêtue, voilée/dévoilée par le jour, l'iris, le miroir, l'aube, le ciel, l'arbre. "Je peux paraître nue / tu me dévêts encore"; "Elle ôta sa robe / puis une autre / et une autre [...] jusqu'à la peau / cette autre robe".

La nudité doit être extrême, presque sauvage, ôtée, arrachée, écorce après étoffe, peau, végétale, animale, humaine; la nudité intègre toutes les matières sensuelles, même autres que la chair. "Regarde Je suis plus nue qu'à l'origine / Tu vois en moi plus loin que l'horizon des mots / tendus entre nos chants silencieux", écris-tu; un aveu que tu poursuis quelques textes plus loin par : "Déshabillée…ne plus penser dit-elle".

À la limite, dans ce recueil "d'encre et d'écorce" - pour emprunter ton titre - les pages que l'on tourne sont autant de robes ôtées... La nudité ultime n'est-elle pas conjointe de la séparation, de l'abandon, de la mort ? Quel effet a ce lâcher-prise sur l'acte d'écrire ? Le silence ? Une symbolique importante dans ton travail : celle de la clef. Je l'associerais volontiers à toute une thématique autour du labyrinthe, de la noyade, de la déroute, des fantasmes. Elle juxtapose des termes tels que "Se perdre / réinventer". N'existerait-il d'amour que d'amour dit ? "Ta langue est une clef qui sait tourner / sept fois / les rêves dans la bouche."

Le poème entre parfois dans l'univers du conte avec les mots traditionnels du conte qui parent le corps, enrichissent le décor, donnent au mot une tonalité magique. "Ton regard est un palais / où dansent ses envies"; "Ève / Palais savoureux"; "Elle vit / dans l'iris que tu respires / dans le muscat que tu croques / dans le château dont tu n'as pas la clef". Le symbolisme de la clef est sans aucun doute en relation avec son double rôle d'ouverture et de fermeture. Le pouvoir des clefs est celui qui permet de lier et de délier, de coaguler et de dissoudre, dit-on aussi.

Les clefs de Janus ouvrent les portes solsticiales, c'est-à-dire l'accès aux phases ascendantes et descendantes du cycle annuel, aux temps diurnes et nocturnes. Effectivement la lumière et son double d'ombre sont très présents dans ton travail et c'est de leur achoppement que la page blanche se trouve fécondée. La couleur blanche, fréquente dans ton travail - l'heure blanche, titre de recueil - évoquent sans doute un hors-temps, un espace aussi de recomposition, un creux, un doute, une fraude, pour reprendre des termes qui sont tiens, et c'est dans cet interstice que se trame la vie, que s'élabore "le lent alphabet", que "L'Ève éclot".

"La femme se tient seule / au milieu du milieu"; ce milieu du milieu, ne correspondrait-il pas à ce centre de l'univers jamais atteint que je citais en début d'entretien ? Au fil des expériences d'écriture et de vie, y a -t-il eu assez d'ivresse, assez de silence à travers les mots ?

© Chantal Danjou, Paris, le samedi 8 mars 2003.
Présentation, entrecoupée de lectures, au Cercle Aliénor, Brasserie Lipp.










© 2016 - Béatrice Libert - Crédit photographique : Yves Namur - Haut de page