Béatrice Libert

poésie, roman, récit, nouvelle, essai,
récital, peinture, collage...

Contribution à la lecture de "Le rameur sans rivage"

La Différence, Paris, 1999.
Par Francis Tremblay, sémioticien québécois.

Lecture d’un naufragé

Conformément à ta suggestion de te livrer ce qui me hante pendant mes longues nuits d’insomnie, j’ai décidé de faire une lecture attentive et réflexive du recueil de poésie que tu as eu la gentillesse de me donner lors de notre récent passage en Roumanie à l’occasion du Congrès du CIÉF qui a eu lieu à l’Hôtel Palace de Sinaïa.

Je n’utiliserai pas de méthode formelle pour analyser tes textes. Je vais plutôt tenter de suivre les traces qu’ils susciteront autant à mon imaginaire qu’à ma mémoire. Le résultat ne prétend pas accéder au discours savant. Loin de moi cette intention, cette prétention antipoétique dans l’inscription de son actualisation. Même si je n’ai pas l’envergure d’un Barthes ou d’un Eco, je vais me livrer à une écriture qui ne se limitera pas à paraphraser l’organisation verbale que tu as si patiemment mise en place.

Lorsque tu as choisi d’intituler ton livre : Le rameur sans rivage, tu devais avoir une idée derrière la tête que je ne chercherai pas à mettre en lumière dès maintenant. Il est encore trop tôt pour formuler des hypothèses à ce sujet. Elles risqueraient de se réduire un peu stérilement à de vaines spéculations. Remarque, je n’ai rien contre les activités spéculatives en soi. Il m’arrive d’en pratiquer parfois en discutant avec des amis ou lorsque le sommeil me fuit comme la peste. C’est à la bourse qu’elles s’aggravent.

Revenons-en au titre. Il m’apparaît, au premier coup d’œil, comme une invitation à l’errance. Je n’ai pas dit à l’erreur, bien qu’elle soit concevable. Ce qui m’intrigue, ce qui m’attire et m’éloigne tout à la fois, tient dans une absence de destination. J’éviterai de sombrer un peu top rapidement et par facilité dans l’allégorie ou la mise en abyme de l’acte de composer des poésies. La couverture n’est d’ailleurs pas blanche comme la page à laquelle s’adresse l’étalement des mots pendant une certaine durée et à une époque bien délimitée dans le temps pour la personne qui est à l’origine de cette disposition. Loin de moi le projet de célébrer à nouveau la mort de l’auteure puisque, de toute façon, je sais un peu qui tu es et je n’ai pas du tout envie de te voir disparaître. Il n’en demeure pas moins qu’en ce moment tu n’es pas présente en face de moi. Tu l’es dans mon esprit et quelque part en Belgique.

Je retiendrai de mes connaissances antérieures de ton nom qu’il connote à la fois la béatitude et la liberté. Cette constatation n’est pas étrangère aux sèmes féminins qui caractérisent ta signature. Ils s’opposent minimalement au masculin du "rameur". Une telle opposition n’est pas le produit fortuit du hasard. Elle relève d’une contradiction que je marquerai pour l’instant comme une trace fragmentaire et fragmentée d’une quête identitaire. L’article /le/ ajoute à ce jeu qui consiste à poser une énigme à savoir qui peut-il bien être, car il s’agit d’un être unique qui ne peut se confondre avec la pensée de l’un parmi d’autres.

Qui est-il ? Sur quelle surface rame-il, si d’emblée on conçoit que telle puisse être sa destiné ? Quel rôle sera-t-il appelé à jouer ou à refuser ? Et s’il s’agissait plutôt d’une rumeur ? Le lexème ne retrouverait-il pas sa féminitude voilée par la substitution inopinée d’un "u" par un "a" ? La différence ainsi extirpée du néant sera à confirmer ou infirmer plus tard.

Ces interrogations préliminaires ne sont pas sans rappeler les gestes préparatoires d’une jonglerie à ne pas confondre avec des tergiversations stigmatisées par l’insignifiance. Le sens étant pour le moins porteur de significations multiples, il n’est pas stérile d’en ouvrir les horizons sous lesquels il aspire à se déployer. Le bruissement des rames n’indique-t-il pas un déplacement ?

L’aspect privatif de la préposition /sans/ établit l’effacement d’une limite, d’une contrainte. Une exclusion n’est pas impossible. L’ouverture sur un univers plus indéfini qu’infini semble correspondre à ce /rivage/ dont le rameur ignorerait l’existence. Il serait sans référence, sans point de départ, démuni d’un endroit où accoster, de la terre ferme. Aucun océan n’est en mesure de s’identifier avec ce contour ceinturé de vide.
Idéalement et un peu hâtivement, on est conduit à s’abriter derrière le paravent fort sécurisant du monument littéraire. Libre à vous d’opter pour ce refuge ou un autre.
Personnellement, je ne tiens pas pour acquis qu’il puisse se dissimuler derrière le syntagme "rivage" une constellation de «ravages» à éviter, déjouer, abolir.

L’interprétation la plus aisément formulable actuellement consiste dans l’assimilation du /rameur/ avec le /poème/ ou le /poète/. Il se déplacerait dans un non lieu sans origine ni fin, sans bord ni bordure, sans port d’attache ni camisole de force.

J’insiste à tort ou à raison pour réaffirmer la perspective d’une doublure à ce qui est immédiatement perçu dans cet objet d’encre et de papier. À ces résonances multiples s’amalgameraient des silhouettes impalpables derrière ce monde sécurisant de certitudes et d’idées reçues. Pour rendre plus palpable et accessible l’autre versant des apparences, affichons en l’intitulé : "Les rumeurs sans ravages".

Elles vont et viennent en s’élevant au-dessus des masses laborieuses, libidineuses et profiteuses. La guerre ne pointe pas au bout de l’émission des bruits qu’elles incitent à développer et disséminer au quatre coins de la Terre. Rien ne peut les confondre avec des idées fixes puisqu’elles abhorrent de se river à un seul clou, de s’assujettir aux voix qui prêchent que tout a été joué depuis des siècles et même avant cinq ans. C’est la raison du plus fort qui vacille. Une brèche dénuée de malice s’incarne au détriment du dilettantisme. Aucune cage n’a le pouvoir de retenir le rameur sans rivage, les rumeurs sans ravages.

Je refuse d’adopter une attitude utilitariste. Ma vision de la poésie est réfractaire à ce mode de ne pas penser les désirs qui ne sont pas prévus par ses limitations. Et si c’était "Le rêveur sans ramage", ce serait un drôle d’oiseau ?

En exergue on peut lire un mot qui au fondement de mon éducation n’est pas français : impossible. Il s’inscrit en tête de la première partie du recueil qui me rappelle une phrase de Mishima : "La beauté est structurée de néant".

Ce rapprochement s’énonce aux limites d’une association venue de je ne sais où. Parler d’inconscient met un masque à ce qui est intangible. Un détournement s’opère dans cet énoncé de "L’impossible aveu". Ce retour, voire ce détour, vers le passé s’effectue en rapport avec une culpabilité dont le dévoilement s’annonce tout en se tarissant. C’est un lien avec le présent qui se profile en anticipant sur ce qui relève de l’antériorité. De quel impossible aveu s’agit-il ? Est-ce l’acte d’écrire qui est remis en question ? Pourquoi serait-il impossible de l’énoncer ?

Nonobstant ces questionnements, il n’en reste pas moins qu’une idéologie de la faute se pointe le bout du nez en adoptant une structure énonciative analogue à celle qui marque /le/ rameur, /l’/ impossible. Ils se rejoignent dans l’unicité de leur désignation. Une personnalisation émerge, l’indicible déploie ses ailes. L’incidence d’une restriction semblable au sans rivage s’impose en se niant, car s’il se met à nu l’aveu ne sera plus impossible. Il tiendra d’un manque, d’une blessure, d’une souffrance.

L’aveu impossible porte peut-être une tendresse qui ne parvient à s’exprimer sans passer par cette stratégie discursive : je veux te dire quelque chose qu’une pudeur héritée de l’enfance m’empêche de te révéler. L’inscription de la phrase suivante va dans ce sens : "Aimer se nourrit du silence d’aimer".

L’amour a ses secrets qui se meuvent dans une absence de parole. C’est un plat qui ne se mange pas nécessairement froid. L’affection rejoint l’inaudible, l’inavouable attraction. On pense à l’attirance pour le père ou la mère, pour une flamme inaccessible, une passion coupable ou irréalisable. La leçon est-elle généralisable à tout mouvement sentimental qui s’obstine à préserver ce qu’un mot de trop risquerait de mettre en péril.
L’épreuve au quotidien du sentiment amoureux doit-il emprunter ce vouloir garder dans l’ombre des éclats de voix susceptibles de causer de malheureux quiproquos? On sent par moment cette fragilité frôlée l’effritement, l’affectation, de cette joie d’être avec l'entité tant aimé.

Le premier poème s’intitule : "Apparence". Il se donne à lire dans son corps qui ne dissimule aucunement son jeu biographique introduit par l’apparition du "Je". Depuis Rimbaud, nous savons qu’il est un autre. On ne doit pas le réduire à son épaisseur ontologique. Dans ce cas-ci, il correspond à rien de moins qu’à la lettre : "Je ne suis morte/qu’en apparence."

L’identification du rameur ne pose plus de doute. C’est une relation de perception qui est mise en scène : "Vos yeux me/ transpercent encore." On pense au cœur, on imagine le sang gicler. L’entreprise n’en demeure pas moins ludique, puisqu’il est fait mention des dards dits de l’impossible. Le dénuement du procédé nous ramène à l’impossible aveu : ceci est un texte, une fabrication. Quant à savoir si effectivement mon regard cherche à capter ce qui ne se manifeste pas explicitement sur la page, je préfère opter pour la lucidité et ne pas sombrer dans l’abîme de ce qui ne paraît pas. Si la lecture défie l'inaccessible, c’est pour mieux la rendre accessible. L’univers poétique est structuré de néant.

Avec "Climat", le miroitement d’une intériorité se laisse percevoir en opposant le blanc et le noir, la neige et l’obscurément. C’est le signe d’un épuisement des significations. Le voyage sera accompli par un personnage nocturne. L’ennui prend son visage d’ange noir, d’ange exterminateur. La métamorphose se prépare et c’est à l’icône du geste de l’écrivaine que nous assistons : "Entre mes paumes, /un secret aussi vieux que la vie." S’il n’est pas fait référence à la création, c’est que j’en ai manqué un bout et fort probablement le meilleur. La réinsertion de la figure de la poétesse tend toutefois à confirmer mes appréhensions, car l’aveu qui clôt ce poème dévoile clairement le projet initié par le titre du livre : "j’écris comme un rameur sans rivage."

Cette comparaison nous renseigne sur l’éclatement de l’encrage spatio-temporel. La destination se rapproche du nulle part et le rameur averti en vaut au moins deux. Le dédoublement n’a pas à se justifier, ni à s’épivarder. On a compris. L’état des choses peut en rester là, à moins de refuser d’en accepter librement les conséquences. Un choix se présente à nous : continuer ou pas la lecture.

L’atmosphère est désormais établie. La route à suivre n’aspire en rien à la rectitude politique. Un brin d’anarchie vient chambouler les habitudes de déchiffrement. Le lecteur ou la lectrice est appelé à devenir responsable de son cheminement dans les méandres dessinés à l’effluve des pages qui se succèderont au rythme du sens de la vie qu’il ou qu’elle voudra bien y retracer.

Signalons que la progression de la lectrice ou du lecteur se développe par une métaphorisation plutôt terrestre que marine. Un écart entre le rameur et le marcheur s’articule. Ils ne possèdent pas la même latitude de création, d’enfantement. En permettant d’avancer, la rame s’assimile au genou.

Dans "Aller-retour", le /je/ s’est complètement transformé en un /tu/. Ça me rappelle Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino. Ça me rappelle aussi La modification de Butor. Peu importe. La substitution du je par le tu fonde une ambiguïté. On peut accepter de jouer le rôle de l’un ou l’autre dépendant lu point de vue qu’on préfère adopter face à la quête du poétique. "Tu traverses la route" est concomitant avec "Je traverse la route".

De l’autre côté du miroir, il n’y a plus qu’une image : celle du soi-même, du pour soi confronté à nouveau à l’impossibilité d’un ailleurs. C’est la fuite du moment présent qui est réaffirmée. Tu ne sais te souvenir du passé que dans un moment présent qui se déplace constamment vers cet inconnu qu’on appelle le futur. On ne peut l’anticiper que dans l’instant présent. C’est le va et vient de l’inconscience dite humaine, de son incontournable errance. Et, à l’horizon, le vieillissement et la mort nous attendent avec une brique et un fanal.

"Poison", le poème suivant, se réapproprie le je case vide de la langue française pour stigmatiser cette épouvantable destiné. Ce sont les ravages du temps qui sont évoqués : "Cette nuit, (...) j’ai vu mon visage de vieille/traversé de doutes, fissurés d’angoisse." On comprend pourquoi la destination du rameur se présentait sans rivage. L’abominable interrogation surgit alors sans crier garde : "Y a-t-il une issue à la route ?"

Ne vous attendez pas à ce que je réponde par un oui ou un non, mais je tiens à souligner que j’ai dans mes tiroirs le projet de la création d’un Institut de recherche contre le vieillissement et la mort. Inutile d’ajouter (même si je le fais) que je ne suis pas parvenu à trouver la moindre subvention pour en démarrer la mise sur pied.

Initialement, la solution inventée par l’auteure pour palier à ce mal horrible tient dans les "Petits pavots". Ce sont à ces drôles d’oiseaux qu’est confiée la mission d’échapper aux rivets de toutes rives. Toucher à l’une d’elles signifierait la fin dont aucune imposition ne justifie les moyens. Le pouvoir se fonde sur la mort...

L’impossible aveu se transmute ainsi en «Désaveu». Le poème lutte contre la nuit, contre l’effacement de toute vie. La mémoire s’oppose à l’impossible, au risque de se brûler, la renaissance doit-elle s’achever dans les cendres d’un Phénix devenu impuissant à assumer ses promesses d’immensité... d’éternité ? L’espace et le temps se rejoignent pour nous leurrer.

Comment échapper à l’inéluctable sentence sans un «Parti pris» en faveur d’abolir tout désir de conquête? Une piste est ouverte : redécouvrir la virginité d’une neige, sœur des petits pavots, pouvant laisser espérer une réconciliation avec soi et les autres.

"Secrets» marque une pause pour le je de l’auteure, un moment de lumière qui éloigne temporairement le côté obscur de sa vie. Mais ce relâchement sera éphémère, car elle ne peut s’empêcher d’avouer : "Quelque part un ouragan m’attend." Quel est-il ? Quand frappera-il ? Heureusement, il n’est qu’un ouragan parmi d’autres. Il ne sera pas fatal.

Faut-il en rire, faut-il en pleurer ?
Un éclaircissement sur la valeur sémantique de la neige est donné lorsqu’elle admet chercher à écrire "les neiges oubliées".
Faut-il l’oublier ou se le rappeler ?

"Transfusion» procure une autre image de la faculté régénératrice de la littérature. Il n’est pas sans intérêt de relever la nature antagonique à l’eau qui stigmatise la potion susceptible de restaurer la vie : "buvant aux vers l’encre du feu fertile." Signalons également la référence à l’engendrement.

Un dédoublement s’opère le temps d’un poème dédié à Willems. Une femme ombrageuse marche à côté d’une autre radieuse. Leur conjonction nocturne peut coïncider après avoir enfanté ce qui au préalable n’existait pas. L’Art n’a-t-il pas cette puissance génératrice ?

Un mot redouté et redoutable apparaît en "Fin de compte". C’est celui du grand barbu, celui du grand sadique qui, s’il existe, a prévu les tourments et les cruautés qui guettent le dernier spasme de l’existence. Sa joie, son bonheur : tout réduire en cendres. Pas jojo, le coco !

S’il faut lui faire brûler de hauts cierges, c’est dommage qu’on ne puisse lui embraser la barbe. Ce serait une belle scène, la dernière... mais dormez en paix puisque son être réside dans l’espace creux des rumeurs.

Dans "Marges", le ton redevient impératif pour signifier l’autonomie toute relative du poème qui sait où il va. Souhaitons qu’il n’accostera pas dans un rivage, qu’il saura garder le cap sur la dérive.

Un poème d’émancipation des jougs d’autrefois s’affiche lorsqu’une rupture avec ses amarres s’exécute pour tenter de vivre l’envie de l’instant présent.

Destiné au couple Joubert, "Braises" incite le tu à en défier l’effet ravageur de la plante des pieds. Quand on joue avec le feu, on risque de se brûler. Peut-être serait-il préférable de marcher sur l’eau ?

Le vent n’ingurgite ni vin ni eau. Il a bien de la chance. Il a du souffle, un vent d’éternité. La vigne et la source sont toutefois indispensables autant aux rameurs qu’aux adeptes de petits pavots.

Les mots ne savent s’aventurer n’importe où. Ils leur arrivent de s’épuiser en pure "Perte". Leurs limites s’associent aux affaissements du soi comme du toi. La loi du Roi repose sur la foi. Perte. Qui trop embrasse, mal étreint. Sur le bout de la langue, certains s’étiolent en effleurant de leurs lèvres des noms qui s’effilochent sous la pluie. Où suis-je ? Égaré sous cet amas de signifiants désabusés qui refusent tout attisement. Qui suis-je ? Breton se demandait qui il hantait ? Il s’est effacé. Il ne reste de lui que des mots morts, mortels... mortellement atteints comme des baisers soufflés dans la paume d’une main.

Moi, je veux bien renaître. Pas comme un enfant... sans nombril !

"Un jour, tu meurs, sans avoir pu te connaître."
Faut-il ajouter un commentaire à ce vers dévastateur, ravageur ?

"Le cavalier de jadis" n’a pas la chance du rameur sans rivage. Il garde dans son œil des épines dissimulées sous des gerbes de roses. C’est un protagoniste des plaines, un peu rétro, qui laisse derrière lui des ballons de poussières sous les soleils torrides des yeux blessés par la brillance des désirs. Je préfère de loin le chevalier au lion...

Au centre, il y a eu la femme.
Au centre, il y aura la femme.
Entre elles, une enveloppe : celle de la mère.
"Thrombose" : le mot a des allures de sortilèges trompeurs.
Il emporte la vie comme un voleur.
Le texte s’interrompt brusquement, laissant autour le vide.
Le vent souffle sur les flammes fragiles.
L’impossible retour en arrière s’achève après le dernier râlement.

La beauté n’aura été que structurée de néants.

La "Trame" est connue depuis l’aube des temps.
C’est d’être né d’un corps voué à la mort qui instaure la tragédie.
Voilà l’impossible aveu.
Le verbe n’y peut rien.
La page restera blanche à la fin.
L’illusion sera complète.
La tentative de transcender le complot persiste et signe à la manière d’une tentation de défier l’inexorable.
"Et nous tentons le sauvetage/de la page où s’écrit l’impossible."
L’espoir n’aura point d’autres noms.
Rameurs ramez des rames de papier.
Ramez, Ramez, il en restera toujours un arbre à couper.

Dans "Vision", le grand coquin fait un retour inopiné. Je suis agnostique. Quand on m’accuse d’être misanthrope, je réponds que je suis mis en trappe. Habituellement, ça la leur ferme. Aux questions sans réponse correspondent les créatures inventées par des femmes et des hommes qui finissent par croire dans la réalité de leurs inventions. L’aliénation est là. Issue de l’angoisse, elle n’a pas de vision sauf la télé dans son oeil crevé.

L’environnement où se meut la poétesse s’exprime dans ces "Objets courants" qui vont des supports sociaux du temps aux grimaces destinées à Satan en passant par l’encrier qui crie plus qu’il n’encre. À quoi bon ouvrir des portes sans issue ? Si elles se refermaient toutes, les portes porteuses d’issues s’ouvriraient pour nous permettre de s’y engouffrer.

Vous qui passez sans me voir, vous ressemblez à cette "Passante" qui ne fait pas de passes ni de tour de passe-passe. Elle ne va justement nulle part. Sa destination rappelle celle du rameur sans rivage. Coupée des affres du temps, elle revisite les joies d’une enfance enjolivée par des fées, des carabosses qui ont emprunté des sentiers qui bifurquent sous la faux qu’aucun jeu de dards n’abolira jamais. Irréversible !

Quand l’impossible aveu se transforme en "l’aveu fragile de l’abandon", je prends la clef des champs pour m’esquiver vers Casablanca.

"Les choses fragiles" se rapprochent des poèmes. Elles sont friables et sans rédemption. On voudrait les protéger, les garder contre soi. "Notre indifférence seule les brise". Rien de plus terrible que l’indifférence !

C’est dans le texte s’intitulant "Quotidien" que se manifeste explicitement pour la première fois le Phénix depuis si longtemps anticipé. C’est un oiseau rare. Il se fait discret et, bien souvent, distrait. Son mythe est pourtant transculturel. Hélas, comme tous ses semblables, il n’arrive pas à faire sauter la marmite.

Retour aux méditations de la mère avec "Rêve".
L’enfance blanche s’oppose à l’émergence des chiffons rouges.
J’ai perdu quelque part le rêve ombilical.
On me l’a coupé dès la naissance.
Je me souviens d’avoir écrit que le sang a giclé d’un œil crevé...

"L’amoureuse" est heureuse de n’a voir rien d’autre à se préoccuper que son amour éternel. Éternellement. Mais l’amour est à ranger dans la catégorie des objets fragiles. On ne peut être contre. Il est préférable de se presser tout contre. Tout le paysage s’en trouve alors transmué en son sein. C’est sa force, l’ultime attrait, l’attirance en son irrésistible attraction.

Le portrait de deux autres femmes suit celui de l’amoureuse. "L’affamée" a faim. Elle ne lève pas le nez sur l’ivresse qui porte jusqu’à l’oubli. La légèreté est son paradoxal élément. Son destin attire et repousse : "Elle s’endort dans le linceul de sa joie." "L’attentive" s’identifie aux aspirations de l’écrivaine. Une exhortation lui est adressée au dernier vers : "Échappe-toi par l’horizon du poème". Horizon qui est dénudé de rivages...

"L’envers" nous ramène au bruissement du murmure. La nuit s’y présente comme un mur sur lequel se heurte l’envie d’accéder au savoir dont le nous est détaché. L’impossible rime à nouveau avec l’inaccessible. S’abreuver à la source originelle nous est interdit. C’est l’accès au corps de la mère qui est suggéré comme inatteignable. Elle garde le secret originel dans sa mémoire oblitérée. Les «Origines» ne nous sont pas accessibles. Elles sont enfermées dans l’alchimie du poème associé à une vitre "qui se souvient du sable". Un trajet serait pourtant à accomplir. Seule, Alice a su traverser les miroirs pour aller à la rencontre de la nuit. Mais où avons-nous pris racine ? L’esquisse de réponse est réservée au domaine du moi : "je sens sourdre l’appel de vivre". Cet appel semble venir d’une image qui n’est pas sans faire penser au sexe de la mère : "d’une grotte ivre de soleil." Le soleil comme on l’a vu est lié aux organes de la vue. La lumière bouge en elle comme un foetus. La métamorphose devient explicite. Elle s’amalgame au sort des chenilles qui se changent en papillons. En quoi se transforme l’enveloppe charnelle du corps dit humain de l’agonisant ? Icare a-t-il déjà rencontré un Phénix ? Sur le chemin des morts, il y a tant de mots qui demeurent lettres mortes...

Le "Testament" est légué aux survivants en sursis.
L’écho des mots mis en vers perdurera le temps qu’en dure les rumeurs.

"Le rameur sans rivage" se referme sur un coup d’envoi qui privilégie les questions au détriment des réponses. Ces dernières servent à se perdre, tandis que les premières aident à vivre.

Voilà comment s’achève cette "Lecture d’un naufragé".

J’ai tenté de défiler quelques-uns des fils que tu as tissés non pas pour créer une toile où s’engluer, mais pour faire don d’une mantille porteuse des couleurs et saveurs émancipatrices de la vie.

Je t’en remercie !

Un dernier commentaire : le point central de ton texte coïncide, à mon humble avis, avec le poème "Poison". L’intérêt de ton écriture est là : comment parvenir à écrire après cette terrifiante prise de conscience ?

© Francis Tremblay, Montréal, 2006.




© 2016 - Béatrice Libert - Crédit photographique : Yves Namur - Haut de page