Béatrice Libert

poésie, roman, récit, nouvelle, essai,
récital, peinture, collage...

A propos de "Musique de chambre", Le bruit des autres 2010

Nus de Pierre Cayol en couverture

Ce livre est une orange de suc et de lumière ! A y entendre l’écho de Paul Eluard souvent convoqué dans la poésie de Béatrice Libert, l’Amour "est bleu comme une orange". Mais c’est une orange amère ! Dans cette prose poétique, l’auteur nous ouvre sa chambre, ses chambres d’amour. Chambre des amants, d’abord, dans une première partie intitulée Petite mort. Chambre intérieure de ce même amour, ensuite, mais vécu désormais dans une solitude très vite illuminée par la grandeur d’un sentiment qui couvre le monde d’une sorte de présence indestructible. Le poète y affirme dans une deuxième partie Le sel de la perte !
" J’écris à ma table, pacifiée. J’aime. Et c’est comme une éternité" sont les derniers mots, de la dernière page.
Dans cet espace premier donc, celui où les amants se joignent, se mêlent et se donnent une joie si forte qu’elle est bien cette petite mort des corps séparés devenus brasier en fusion, on retrouve le verbe érotique amoureux que nous lui connaissons et que nous aimons tant.
"Voici l’offrande passionnée, l’aboutissement et le nouveau départ, la légende accomplie et le conte debout.
Voici la fleur et voici l’arbre, l’un en l’autre nichés. Voici la déferlante vérité, la seule : effleurement, geyser et volupté. quel mot approcherait l’extase qui les réunissait ?
"
Mort passagère et fulgurante, autre visage de l’individu devenu l’autre et libéré du poids de vivre seul : l’amour, donc. Petite mort frôlée, chute, envol dans la perte de tout repère, mais "mort" vivante, qui agrandit la vie jusqu’en ses limites extrêmes !
Dans le deuxième espace, la deuxième chambre est intérieure. C’est celle de l’éloignement des corps, de la solitude, de la séparation des amants. Chambre d’une plus grande intimité encore, souvent douloureuse mais jamais désespérée.
Ce qui y domine ce n’est ni la plainte ni la tristesse, mais la gravité. On est dans ce qui pèse, donc, dans ce qui a du poids. L’amant parti, disparu, l’amour dure, au-delà de toute rencontre des corps. La première chambre est vide, mais la perte a un goût de sel. De ce sel de la terre que sont les hommes et les femmes, pour eux-mêmes, en ce qu’ils ont de plus grand : un monde intérieur capable de donner sens au monde extérieur. "Faut-il cette distance pour aimer absolument ? Faut-il cet écart, cet abandon pour mesurer la perte, pour sonder la profondeur de cela qui étreint ? Le ciel jette sur nous le bleu de sa conquête. Je le reçois comme un appel venant de toi. Non sembles-tu me dire, ne désespère pas. Je suis là, tapi derrière l’obstacle, prêt à marcher dans la saison qui s’incline vers toi. Tu es ma part la plus obscure, mais c’est d’elle que me vient la lumière."
A lire Béatrice Libert, on a le sentiment que rien, jamais, n’est perdu de ce qui fut l’amour. La vie augmente encore, jusqu’aux extrêmes déjà entrevus dans le temps de la rencontre.
"C’est un amour qui ne se dit pas. Un amour silencieux. Qui se vit dans le langage sobre de l’hésitation. Qui se lit dans la beauté des pierres et de leur nom secret. Qui ne s’écrit pas d’un trait, où rien ne se chevauche.
C’est un pays vaste. Un amour qui n’oublie rien et qui capte l’essence du règne de sa faim. C’est un amour qui neige. Et cela fait comme un baume magique sur les piments du jour. Et cela parle une langue moelleuse qui nourrit le sang. On écoute. On vibre. Et tout le clair et tout l’éclair s’écrivent en nous.
"
Il faut saluer ici un texte, oserai-je dire un texte de femme sans que traîne encore dans cette expression un reste de condescendance ? Un texte, dirai-je plutôt, qui dit ce qu’est le féminin (qui habite aussi les hommes mais qu’ils taisent davantage) : un creuset où vient se réfugier la force de la vie pour ensuite illuminer le monde malgré ses tortures lentes. Un texte qui fait de l’amour !

© Claudine Bohi juin 2010, revue Souffles.

Le dernier recueil de Béatrice Libert, Musique de chambre, revisite en diptyque deux périodes de sa vie amoureuse, du bonheur d’aimer et de l’harmonie sexuelle du couple - Petite mort -, aux tourments de l’abandon et au ressassement douloureux du manque - Le sel de la perte/ -... En exergue, elle cite deux vers d’Hélène Dorion : "Chaque visage porte le visage de l’autre / qui le recouvre comme une aile." On sait la difficulté de braver l’impudeur, d’exposer l’intime, sans complaisance, sans verser dans le sentimentalisme et la mièvrerie. L’auteur a su dire la brûlure du désir, la force des émotions et des sentiments avec des images luxuriantes qui irriguent sa prose musicale et singulière sans basculer dans le débordement métaphorique ni dans l’exhibitionnisme outrancier.
Dans Petite mort, dès l’incipit, au leitmotiv du premier mouvement : "Fais-moi mourir juste un peu, lui disait-elle," résonne en écho l’évocation de l’amant tel un catalyseur d’érotisme solaire, générateur tout puissant du combat d’amour : "Il caressait du mot, du souffle et de la paume, rondeurs intimes , peau attisée, excité par l’odeur enfouie à l’aine, au nombril, à l’aisselle, à la pointe du sein." Béatrice Libert joue sur plusieurs registres de langue, plusieurs effets sémantiques et sonores, de l’anagramme à l’hyperbole : "plus nue, plus une, plus innombrable..." Ou encore, accordant le balancement de la phrase à l’assentiment total du corps de l’aimée, attentive à la satisfaction du désir de l’amant, tout en appelant la réciprocité de l’ardeur : "Je te précèderai en tes moindres délices, tu me suivras en mes moindres délires..." La sensualité avide se décline sur le mode des correspondances sensorielles : "tout le corps est papilles, parfums et palpations." Jusqu’aux figures de la dévoration amoureuse. L’amante se décrit en "petit animal abandonné au loup..." Mais c’est pour satisfaire une faim consentie jusqu’à la plénitude : "Et lui s’armait de tous ses rêves passés, présents et à venir, pour manger de son corps, pour boire de sa sève."
Le deuxième volet du diptyque, Le sel de la perte, brise l’enchantement tout en ravivant le souvenir, exaspère le sentiment d’abandon : "je suis une mendiante à genoux." Le corps est évoqué comme une horlogerie pantelante désaccordée qui attise et autoalimente la douleur : "mon cœur plus gros qu’un poing envahit mon corps et cogne..." Là encore, la musicalité se conjugue à la métaphore comme pour adoucir la plainte : "j’ai plié ma joie comme un mouchoir de soie." L’espérance nourrit encore le foisonnement des images, mêlant le rêve à la réalité de la solitude refusée de tout l’être : "J’enfante une autre femme. Il sera doux d’espérer." Chant de nostalgie en quête d’apaisement : "l’horizon a rentré son couteau." De la détresse à l’attente du renouveau, l’esprit divague, réactive le passé, le projette vers un futur fantasmé d’union sublimée par le souvenir : "Parfois, je rêve : ta main me prend, ta main m’ouvre et me déplie doucement à l’endroit où la douleur a fait son nid. Comme il est doux, l’oiseau de ton geste !" Des images paradoxales renforcent encore ce sentiment du silence sacralisé de l’absent : "Ton silence est un psaume." Ou encore : "Ton silence est un jade." Mais d’autres images abruptes révèlent avec lucidité la réalité des tourments : "Je marche dans ton silence comme dans une avenue déserte." Non sans une tendance à la formule recherchée, voire au maniérisme délicat : "La peau de l’absence est cousue de larmes." On songe parfois à la fièvre des sonnets de Louise Labé, à la sensibilité élégiaque de Marie Noël : "Ton absence est ce feu intangible dont je brûle tout bas." Mais Béatrice Libert sait aussi jouer sur les contrastes entre le lyrisme profond : "je traverse [...] un no man’s land où se dévêt le monde," et la mise à distance ironique quand elle évoque "la légitime défense" de son rire...
Le portrait au miroir de couverture, l’envers et l’endroit du diptyque mis à nu, illustre et symbolise les deux versants de cette écriture charnelle et profondément ancrée dans le vécu...

© Michel Ménaché, Revue Lieux d’être

(...) Dans un second volume, Musique de chambre, sorti en même temps chez le même éditeur, B. Libert s’adresse encore à quelqu’un, mais cette fois sur un ton plus intime. Très intime même. Soit qu’elle évoque, pour lui, pour elle, pour nous, nombre de scènes privées, brûlantes, extatiques; des caresses, des orgasmes, des envols, sous le titre explicite de Petite mort. Soit qu’ensuite, et plus longuement cette fois, avec des mots infinis de douleur et de beauté, elle entre en déploration, pour regretter dans Le sel de la perte l’absence de celui-là peut-être dont elle avait célébré l’enivrante présence dans la première partie du diptyque. Un petit livre précieux qui correspond à des humeurs bien différentes, mais que réunit une même ferveur.

© Jeannine Paque, Le Carnet et les Instants, automne 2010.












© 2016 - Béatrice Libert - Crédit photographique : Yves Namur - Haut de page